Histoire

Avant l’arrivée des Anglais, les Aborigènes occupaient le continent australien depuis au moins 25 000 ans selon les uns, 40 000 ans selon les autres, voire plus. Les seules relations qu’ils entretenaient avec le monde extérieur étaient celles avec les pêcheurs d’holothuries venus de Sulawesi (Indonésie). En 1788, James Cook prit possession de l’Australie au nom du roi Georges III d’Angleterre. Les premiers campements européens dans le Territoire du Nord datent des années 1820. Les premières villes comme Darwin ou Alice Springs ont été créées un peu plus tard, vers 1870.

Lorsque les premiers blancs arrivèrent, environ 300 000 Aborigènes vivaient en Australie. Leur société était basée sur les groupes familiaux et avait une structure politique égalitaire. Ils ne faisaient pas le poids devant la violence et la mentalité colonialiste des envahisseurs européens. Cette terre fut considérée comme terra nullius, c’est-à-dire n’appartenant à personne. Les colons pouvaient “se servir” des terres aborigènes sans pour autant signer quoique ce soit ou apporter une quelconque compensation. Le concept européen de propriété était complètement étranger aux indigènes. Ils croyaient que la terre n’appartenait pas aux individus, mais que les individus appartenaient à la terre, étaient formés par elle et faisaient partie d’elle, tout comme le reste d’ailleurs.

Beaucoup d’Aborigènes furent arrachés à leur terre de force et beaucoup succombèrent de maladies (souvent propagées intentionnellement), telles que petite vérole, rougeole, maladies vénériennes, grippe, coqueluche, pneumonie et tuberculose. D’autres partirent volontairement près de campements, pour avoir droit à quelques nouvelles commodités, comme des vêtements ou autres. Ils expérimentèrent des choses nouvelles, thé, tabac et alcool.

L’équilibre subtil entre la nature et les Aborigènes fut détruit lorsque les envahisseurs se mirent à déforester pour y introduire des animaux domestiques. Le bétail détruisit les points d’eau et ruina l’habitat qui avait abrité pendant des milliers d’années mammifères et reptiles. Certaines espèces de plantes et d’animaux disparurent. Le bétail des colons envahissait les terres occupées par les Aborigènes. Les fermiers blancs n’hésitaient pas à tuer des “abos” pour imposer leur territoire. Pendant ces massacres organisés, la police fermait les yeux ou pire, participait aux expéditions. A la même époque, aux alentours de 1870, la découverte de gisements d’or amena des mineurs venus d’Europe et d’Asie. Cette nouvelle invasion amplifia encore les massacres.

Il y eut beaucoup de conflits entre les Aborigènes et les éleveurs. Parfois les Aborigènes s’attaquaient au bétail des blancs, ce qui leur valait de sanglantes représailles, les laissant morts pour la plupart. Par exemple, l’attaque du télégraphe de Barrow Creek au cours de laquelle deux blancs furent tués conduisit à des raids punitifs où plus de cinquante Aborigènes perdirent la vie. Des raids étaient organisés pour exterminer les Aborigènes. A l’époque tuer un Aborigène n’etait pas un délit et la justice fermait les yeux. Cette pratique était largement répandue.

Au début du 20ème siècle, une loi passa dans tout le pays pour “protéger” les Aborigènes. En fait c’était une loi extrêmement raciste et ségrégationniste, visant l’éradication du peuple aborigène. Ils n’avaient ni le droit de posséder une propriété, ni le droit de chercher du travail. En 1918 une loi autorisa l’Etat à retirer les enfants de leur mère, s’il était suspecté que le père n’était pas Aborigène. Les parents n’avaient donc aucun droit sur leurs propres enfants, qui étaient placés en institutions ou en familles d’accueil. C’est le début de ce qui fut connu plus tard sous le nom de Stolen Generations(les générations volées). Le but de cette entreprise était de supprimer la culture aborigène du continent australien.

Les institutions étaient souvent dirigées par des religieux qui inculquaient aux enfants une éducation blanche. Pour atteindre cet objectif, les enfants étaient soumis à des règles strictes et subissaient, en cas de désobéissance, des punitions morales et physiques humiliantes. En 1997, un rapport d’enquête intitulé Bringing Them Home (les ramener à la maison), révela à l’ensemble des Australiens ces pratiques du passé. Ce rapport contient plus de 700 témoignages accablants de personnes déracinées et abusées. Les auteurs précisent que ces pratiques ont continué juqu’aux années 70 et qu’elles ont touché environ un tiers des enfants aborigènes de toute l’Australie.

Au début de ce 20ème siècle, la plupart des Aborigènes étaient confinés dans des réserves gouvernementales ou dans des missions chrétiennes qui n’étaient pas sur le territoire de leur propre clan. Certains vivaient dans des fermes d’élevage où ils étaient employés comme gardiens de troupeau, profession dans laquelle ils excellaient, ou pour les filles, comme bonnes à tout faire. La paie se résumait plus souvent à quelque nourriture qu’à de l’argent. L’introduction de l’alimentation étrangère entraîna l’apparition de maladies nouvelles pour les Aborigènes, telles que le diabète ou l’obésité. Les conditions étaient misérables et se rapprochaient plus de l’esclavage que d’un travail normal. Mais cela leur permettait de rester sur leur terre et de maintenir le lien avec elle.

La tolérance des blancs était toujours à son niveau le plus bas et les raids punitifs allaient bon train. Après la seconde guerre mondiale la politique d’assimilation des Aborigènes devint le but premier des autorités. Ces dernières contrôlaient tout, allant de, où les indigènes pouvaient vivre, jusqu’à qui ils pouvaient marier. A cette époque les garçons étaient “dirigés” vers la profession de gardien de troupeau et les filles vers le travail de domestique. Beaucoup de personnes ont été forcées à s’établir en ville, l’idée étant de s’adapter à la culture européenne et d’aider ainsi le développement économique. Mais il est vrai que la culture aborigène est totalement étrangère aux valeurs de l’économie capitaliste! Cependant ils commençaient à s’organiser et à être de plus en plus éduqués. Enfin, vers le milieu du 20ème siècle, on ne pouvait plus tuer des Aborigènes et s’en tirer impunément.

Dans les années 60 les gens prirent finalement conscience de la manière dont les indigènes étaient traités ou plutôt maltraités. En 1962 une pétition faite sur une écorce d’eucalyptus fut présentée au gouvernement fédéral par les Yolngu, gens de Yirrkala, nord est d’Arnhem. Cette pétition demandait au gouvernement de reconnaitre que les terres australiennes étaient occupées depuis des temps immémoriaux et qu’elles appartiennent au peuple aborigène. La pétition fut ignorée et les Yolngu amenèrent l’affaire devant les tribunaux. Ils perdirent. En 1971, lors du verdict, la cour “reconnut” que les Aborigènes n’avaient aucune économie significative, ni aucune relation légale ou politique à leurs terres. Elle maintenait le principe de terra nullius et la position que l’Australie était une terre inoccupée en 1788.

En 1967 les Aborigènes et les gens de Torres Strait Islands (îles du détroit de Torres) reçurent la nationalité australienne. En 1972 la politique d’assimilation prit fin. Les Aborigènes avaient enfin des droits sur et à leurs terres. Ce fut aussi à cette époque que la pratique des Stolen Generations (générations volées) cessa.

Le gouvernement de G. Whiltam mit en place une politique plus humaine d’auto-détermination : donner aux Aborigènes le droit de choisir l’endroit où ils voulaient vivre. La première conséquence de cette politique fut l’instauration d’une loi sur le droit à la terre aborigène dans le Territoire du Nord (Aboriginal Land Right Act, 1976). Cette législation reste la loi la plus forte et la plus complète à ce jour. Ce texte permet aux Aborigènes de réclamer en justice des terres ancestrales afin d’obtenir des titres de propriété libre et perpétuelle (freehold title). Cependant les seules terres pouvant être revendiquées, sont celles qui n’appartiennent à personne ou que personne ne loue, en général du semi-désert ou du désert.

Sur les terres des Anangu se trouvent Uluru (Ayers Rock) et Kata Tjuta (les Olgas). Dans un premier temps on refusa leurs revendications de propriété, sous prétexte que ces deux endroits sont dans un parc national (la véritable raison étant probablement que ce sont deux sites très touritiques). Ce fut seulement après l’amendement de deux lois parlementaires que les Anangu obtinrent satisfaction … à condition de louer le site immédiatement au gouvernement, en tant que parc national et pour … trois fois rien!

A présent, environ la moitié du Territoire du Nord est revendiqué. Le procédé est extrêmement fastidieux et peut prendre plusieurs années, surtout parce que le gouvernement du Territoire s’oppose à toutes les revendications. Les plaignants doivent prouver qu’ils sont responsables de sites sacrés selon la loi aborigène, sur le territoire réclamé. Beaucoup de personnes agées meurent avant d’avoir obtenu satisfaction. Mais une fois que les indigènes obtiennent ce qu’ils veulent, ils peuvent alors négocier avec les compagnies minières et accepter ou rejeter leurs propositions. Ce droit est bien entendu fortement contesté par le lobby minier, même en dépit du fait que, seulement le tiers environ de leurs projets soit rejeté.

Au début des années 80, de nombreux Aborigènes quittent les camps de regroupement pour établir des outstations, c’est-à-dire des communautés dans des endroits reculés, situés sur des sites ancestraux.

En 1992 la Haute-Cour australienne rejeta terra nullius et le mythe que l’Australie était inoccupée avant l’arrivée des Européens. En faisant cela, elle reconnut le titre de natif aux Aborigènes. Ce jugement fut connu sous le nom de Mabo decision (la décision Mabo) et fut l’une des décisions les plus contreversées de l’histoire. En 1982, cinq insulaires du détroit de Torres emmenés par Eddie Mabo, intentèrent une action en justice, pour réclamer le titre de natif sur les îles Murray (au large de Cape York, au nord du Queensland). Dix ans plus tard, on leur donna raison. La réaction des groupes miniers et industriels fut très négative. Elle fut au contraire saluée par les Aborigènes et le Premier Ministre de l’époque P. Keating, comme une opportunité de créer une base de réconciliation entre Aborigènes et non-Aborigènes.

En 1993 le parlement institua le Native Title Act, afin d’en définir le principe (titre de natif). Contrairement aux protestations de l’industrie minière, cet acte ne donne aux Aborigènes que très peu de nouveaux droits. L’acte stipule que si une terre appartient à quelqu’un ou si elle est en concession, cela annule le droit au titre de natif. Pour les mines, ce titre reprend ses droits une fois les concessions minières terminées. Les Aborigènes se sont même regroupés pour dessiner leurs terres, afin de prouver leurs droits devant les tribunaux (cf. la peinture au tribunal).

En 1998, une série d’amendements au Native Title Act, un plan en dix points, fut instauré par le gouvernement pour endiguer les querelles entre Aborigènes et éleveurs. Le résultat est mitigé et personne n’est vraiment content.

Beaucoup d’injustice et de racisme persistent. De nombreux Aborigènes vivent encore dans des conditions épouvantables et l’alcool et la drogue sont un gros problème. Cependant les communautés aborigènes ont relevé le défi de les éradiquer. Par exemple, il est interdit d’amener ou de transporter de l’alcool dans la plupart des communautés sous peine d’amende sévère. Il existe aussi un certain nombre de programmes de réhabilitation.

Ces 200 dernières années furent terribles pour les indigènes d’Australie. Malgré cela, leur résistance et leur détermination leur a permis de sauvegarder leur culture, leurs traditions et leur dignité. La loi tribale, interdite par les blancs, se réinstalle gentiment sous différentes formes.

Pourcentage de la population aborigène par rapport à la population totale d’Australie

1788
314’500
99,7 %
1861
180’400
15,7 %
1871
155’300
9,3 %
1881
131’700
5,9 %
1891
110’900
3,5 %
1901
94’600
2,5 %
1911
83’600
1,9 %
1921
75’600
1,4 %
1933
73’800
1,1 %
1947
87’000
1,1 %
1954
100’000
1,1 %
1961
117’500
1,1 %
1971
150’100
1,2 %
1981
171’200
1,2 %
1991
238’600
1,4 %
2001 410’003 2,2 %
2006
517’200
2,5 %

En 2017, il y avait environ 761’300 Aborigènes et indigènes du Détroit de Torres. Ce qui fait 3% de la population totale de l’Australie.

Chiffres tirés de The aboriginal Population of Australia, Australian National University Press, Canberra, 2007
*N.T.=Northern Territory, Territoire du Nord de l’Australie